Qui ne se raconte ni ne s'expose
Symphonie (Soliloque), 1979, Boris Lehman
L’Histoire ne doit pas devenir un état de choses perçu comme infâme et voué à sa propre conservation. Symphonie (Soliloque) donne à voir une parole grosse, accordée à un pas très intime, celui de la mémoire.
B. Lehman évite de stériliser le champ de l’immobilité et du silence ; celui, précisément, de la conservation. Il fait du cinéma un art de l’évocation, qui est une chose silencieuse et c’est peut-être de cela dont R. Schneid témoigne : un sens se faisant, sans langage propre et absolument irréductible. Laissons aux historiens le soin de s’épiler la rétine au scalpel.
R. Schneid est une torche schizophrénique, bébègue, volontaire et politique. Sa pensée en gestation refuse les métaphores de l’hygiène. Elle rejette la sensualité du récit et l’attentisme du collabo : la compassion rote très bas. Symphonie (Soliloque) évacue la physionomie brève et catégorique de la narration, qui purifie l’image (l’Historiette) et donne souvent au documentaire le caractère pédant d’un rapport de spécialiste.
Les images sont construites à partir d’une parole sans cesse infléchie. Leur structure se rapproche davantage de la peinture que de la sculpture ; en peinture, le mélange n’est jamais tout à fait homogène, tandis qu’en sculpture, c’est l’agrégat qui induit la forme. La peinture est un art fait d’anaphores ; elle n’a jamais voulu “mouler le corps des hommes” (Stendhal citant Pline dans Histoire de la peinture en Italie). Nous sommes face à un cinéma claustral, de reprise, attaché à une voix dont les plus infimes vibrations sont retranscrites.
Celui qui soliloque peint et tous les peintres sont, par essence, des ininterrompus. Pas de diagonales, pas de renfoncements, simplement un creux vivant inséminé in vitro par la caméra dans quelques fragments de réalité. La voix de R.Schneid émane d’une dispersion profonde, qui ne se raconte ni ne s’expose.
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